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LA PATRIE DU VALET DE COEUR (LAHIRE.)


L'histoire de France n'a pas de figure plus singulière que celle de Lahire; elle ne présente pas d'énigme plus obscure que celle que j'entreprends de déchiffrer.
Pour les biographes, Lahire date de l'an 1418 et son apparition coïncide avec le siège de Coucy dont les défenseurs lui confièrent le commandement conjointement avec Poton de Xaintrailles, son habituel compagnon dans les expéditions subséquentes. On le voit ensuite prendre Crespy, surprendre Compiègne, défendre Château-Thierry, contribuer à sauver Montargis, protéger la retraite de l'armée après la journée
des Harengs, se jeter dans Orléans investi, servir de chevalier à Jeanne d'Arc, et tomber entre les mains des Anglais dans la même semaine où périt l'illustre héroïne.
On sait encore qu'ayant acheté sa liberté, il contribua à la prise de Chartres, emporta Soissons par escalade et continua la guerre pour son propre compte sans avoir souci des traités de paix récemment conclus. On ajoute qu'il mourut en 1442, de ses blessures, à Montauban où il avait suivi Charles VII qui préparait sa campagne de Gascogne; et l'on peut dire enfin qu'il fut écuyer de l'écurie du roi, et qu'il avait épousé, en 1436, Marguerite David, dame de Montmorillon, qui ne le pleura pas longtemps, s'étant remariée deux ans plus tard à
Jean deCourtenay.
Les chroniqueurs favorables aux Anglais ou aux Bourguignons ne lui épargnent pas les injures : à leurs yeux, Lahire est un éhonté pillard, dénué de bonne foi et d'humanité, « le plus mauvais et le plus tyran et le moins piteux de tous» les capitaines des Armaignacs et était nommé par mauvaiseté Lahire. »
Les historiens français voient en lui un héros, et l'un d'eux croit faire du maréchal de France Poton de Xaintrailles le plus magnifique éloge eu déclarant « qu'il fut, après Lahire, celui qui contribua le plus àl'ex pulsion des Anglais. » Le sentiment public, s'associant à ce jugement, admet que c'est à litre de modèle de la chevalerie que l'image de Lahire fut choisie ou du moins que son nom fut adoptépour désigner le valet de coeur dans le jeu de cartes.
Lahire mérita ces louanges et sa vie fut une suite d'incroyables prouesses; les reproches" ne sont pas moins
fondés au point de vue moderne, mais les contemporains avaient mille raisons de se montrer plus indulgents. De tout cela il est résulté une renommée légendaire, accompagnée d'une profonde ignorance sur l'origine du héros.
Son nom, qui n'est qu'un sobriquet, a été expliqué par quelques-uns comme venant hire, colère, ce qui n'est pas
vraisemblable; d'autres ont raconté que les Bourguignons, auxquels il causa de nombreux ennuis, lui avaient donné ce nom, emprunté à leur jargon où hire signifiait lice, chienne hargneuse, à cause d'un grognement particulier qu'il faisait entendre en ses moments de mauvaise humeur. Il s'appelait Etienne de Vignoles.
Quelques-uns veulent qu'Etienne soit venu de Montauban : mais, si deux familles de ce nom ont, en effet, subsisté longtemps dans cette ville, c'est que là s'étaient fixés les deux fils d'Amador de Vignoles, tué au siège de Crcil en 1437, et frère aine d'Etienne. Du reste, on sait qu'Amador et Etienne avaient été chassés de leur patrimoine, point de départ de la haine implacable qu'ils avaient jurée aux insulaires (1).
On a proposé la petite ville de Francescas, et diverses localités de l'Armagnac et du Bigorre; M. de Cauna, se basant sur le mariage d'une héritière de Vignoles avec Menoton de Cauna,

(1) Moréri,Vignoles.

 

dont les descendants adoptèrent le nom de sa femme et fondèrent la maison de Vignoles-Lahire, a signalé
le château de Vignoles situé entre Ilinx et Candresse, sénéchaussée de Dax. Celle opinion est appuyée sur la carte de Cassini, qui place un château de Vignoles au S. de la route reliant llinx et Candresse; de son côté, la carte de l'état-major indique, au N. de cette route et dans le voisinage de l'Adour, deux points appelés Bignoles et Labignole. Mais aucune de ces situations ne justifie l'importance militaire que le château des parents de Lahire semble avoir eue.
D'ailleurs, en admettant, pour l'épouse de Menoton, la réalité d'une filiation qui n'est pas clairement déduite, il s'était passé, lors de son mariage qu'on reporte vers 1480, trois quarts de siècle au moins depuis la destruction du manoir primitif. Les personnages de la maison de Cauna et les premiers de celle de Saint-Paul Ricau
qui la remplaça ne portèrent que la qualification de seigneurs; Bernard, leur descendant au cinquième degré, reçut le titre de marquis, tandis que les auteurs s'accordent pour attribuer aux anciens Vignoles le titre de barons (1).
La solution est donnée par Ranchin, dans la partie qu'il a rédigée de l'ouvrage de d'Avity (2). La description de la sénéchaussée de Tartas porte ce qui suit : « Vignolles, baronnie et château sur le Louz, maison ancienne de
» Lahire. » (5) Comme, à cette époque, les marquisat et château de Vignoles existaient entre Hinx et Candresse, il faut conclure des termes de Ranchin que cette dernière construction était la résidence moderne, tandis que le manoir des anciens barons était situé sur le Louts. Or, en remontant le cours de la rivière, à partir de son confluent dans l'Adour, on trouve sur la carte de Robert, aussitôt après Préchacq et avant Louer,

(1) Moréri et Ranchin cité plus bas.
(2) D'Avity,Description générale de l'Europe, quatriesme partie dumonde, etc.;
Paris, 1637, 3 vol. in-fol., le 2e volume consacré à la France par « Fr. Ranchin, natif d'Uzés. »
(3) Ibid, t. II, p. 314.

l'indication de Vignoles, avec le signe consacré aux châteaux fortifiés (1). Evidemment, chez Robert, comme
dans Ranchin, il s'agit non pas d'un fait actuel, mais d'un souvenir basé sur des traditions ou sur des documents qui nous sont inconnus.
En contrôlant ces assertions au moyen de cartes exécutées sur une plus grande échelle, on trouve, au point correspondant du n° 106 de Cassini, la mention suivante : « Château ruiné », et au-dessus un double signe, comme s'il y eût eu deux châteaux accolés : indication insolite dont la singularité s'explique en ce sens qu'il exista, dans ces parages, deux manoirs seigneuriaux dont la situation diverse et successive n'est donnée qu'approximativement, à défaut d'informations topographiques suffisamment précises.
Grâce à une échelle deux fois plus étendue, de Belleyme (n° 51) est facilement plus complet : au-dessus de l'angle le plus aigu elle plus septentrional que forme le cours du Louts, il place le « château de Préchacq, » ainsi appelé sans doute comme étant situé dans le domaine des seigneurs et sur le territoire de la commune du même nom. Cette construction, qui répond à l'un des deux « châteaux ruinés » de Cassini, ne peut se rapporter qu'à l'époque où la maison de Vignoles- Lahire possédait le marquisat de Préchacq, au XVIIe ou XVIIIe
siècle.
Un peu à l'O., de Belleyme indique le château de Lahitte, habitation relativement moderne, et dont la situation,
qui est fautive ici, doit être rectifiée et reportée à deux ou trois kilomètres au N. E., dans la direction de Louer, et au point où le même géographe place « le Lhec. »
Telle est, en effet, la topographie donnée par la carte de l'Etat-major (n° 215). Dans ce document basé sur les travaux les plus positifs, il n'est plus question de traditions et de souvenirs; néanmoins la lumière sort de ses indications multipliées :

les cartes de l'emplaçement probable du château de la Hire

les cartes de l'emplaçement probable du château de la Hire

(1) Robert,carte de la Partie méridionale du gouvernement de Guienne

au N. 0. du coude sus-mentionné du Louis, on aperçoit un point nommé Castaillon. Plusieurs routes qui s'y
croisent attestent la convergence des intérêts vers ce pointa une époque où il comptait pour quelque chose, et lui donnent une importance géographique qu'il n'a plus de nos jours : d'autres cartes signalent, d'ailleurs, en ce lieu, bien des points culminants d'un versant d'où s'échappe un filet d'eau qui va rejoindre la rivière: conditions favorables pour un établissement dont la nature est indiquée par la tradition dans le nom môme de Castaillon. Les idées de petit château, vieux château, ruines, me semblent être contenues dans ce mot et je n'hésite pas à y voir :
1° Le plus occidental des deux « châteaux ruinés » indiqués par Cassini;
2° Le château ouest désigné à tort Lahitte par de Belleyme et se confondant avec la localité voisine de Castaillon, qu'il faut remonter vers le N.-E.;
3° Enfin, tout ce qui reste du manoir primitif des anciens barons de Vignoles, le lieu de naissance d'Amador et de Lahire.
M. de Cauna m'écrit à ce sujet : « Je ne puis qu'approuver votre.... dissertation sur la topographie du manoir des Vignolles, et certainement le principal château était sur le Louts au point que vous précisez. Cependant, les Vignolles- Lahire étaient nombreux et ramifiés dans le pays. On ne va pas contre la vraisemblance en leur accordant d'autres maisons, tours et moulins, situés plus près de Dax, et sur lesquels des titres originaux s'expriment formellement. »
Ce qui précède ne laisse aucun doute à cet égard.

ALPH. CASTAING

Revue de Gascogne ( Bulletin mensuel du Comité d'Histoire d'Archéologie de la Province ecclésiastique d'Auch) Tome X. - 1869

 

 

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